« La politique ne m’intéresse pas: j’ai été candidat seulement pour ne pas finir en prison » (Marcello Dell’Utri)
Marcello Dell’Utri, sénateur et fondateur de Forza Italia, éminence grise (ou noire) et bras droit du Cavaliere se livre à la jeune journaliste Beatrice Borromeo. Dialogue surréel sur le train « frecciarossa », Milano-Roma, entre la Borromeo et Dell’Utri qui a été condamné en premier instance à 9 ans pour mafia. Le procès d’appel est en cours et Massimo Ciancimino (fils de l’ex-maire de Palerme Vito Ciancimino, convaincu d’être un homme de main de Cosa nostra ) a fait quelques heures avant cette rencontre des déclarations fracassantes définies minchiate par l’accusé. Dell’Utri est en particulier accusé d’être l’homme de lien entre l’État et Cosa nostra.
« Homme politique par légitime défense. »
Beatrice Boromeo: Sénateur, vous êtes partout à la une après les déclarations de Massimo Ciancimino
Marcello Dell’Utri: « J’ai deux solutions: la première est de me tirer une balle dans la tête, la seconde est d’en rire. Il est certain que je ferai une interpellation parlementaire à ce sujet pour comprendre ce qui se cache derrière ces calomnies. »
Mais quel avantage personnel pourrait bien tirer Ciancimino de ses déclarations?
« Il peut y gagner beaucoup. Avant tout une remise de peine. Après ses premières déclarations, sa condamnation à cinq ans a été rabaissée à trois ans. Ce n’est pas rien. Entre amnisties et autres, la peine disparaitra. Puis il y gagne de pouvoir sauver le patrimoine que lui a laissé papa, qui est tout à l’étranger. »
Mais alors qui serait le grand metteur en scène qui aurait intérêt à favoriser Ciancimino afin qu’il livre vos noms à la Justice?
« Celui qui le pilote est certainement ce magistrat qui déjà m’accusait lors du premier procès, cet Ingroia. Antonio Ingroia est un fanatique, un visionnaire, un magistrat politisé. Il fait de la politique, il se rend aux cérémonies de lancements de nouveaux journaux politiques (ndr: il parle du quotidien pour lequel Beatrice Borromeo réalise l’interview). Il a un plan en tête. Vito Ciancimino je ne l’ai jamais vu ni rencontré, je n’ai pas pris son poste, et donc tout cela est du vent: un montage. Ici on est face à l’inquisition, il y a persécution. C’est Torquemada, qui ne lachait prise que lorsque sa proie était détruite. »
Il est néanmoins difficile de soutenir que Ciancimino, Spatuzza e tous les repentis qui vous ont accusé au cours du procès soient manipulés.
« Mais cela n’est pas un problème, Andreotti était lui-même accusé par bien plus de repentis que je ne le suis moi-même. »
Ce Ciancimino c’est l’idiot de la famille, un être particulièrement faible. Il a un frère à Milan, une personne très digne, qui de fait ne parle pas. (Dell’Utri)
De fait, Andreotti a été reconnu coupable du délit d’association mafieuse jusqu’en 1980.
« Mais l’affaire Andreotti est complexe, moi je ne l’ai pas bien comprise, il faudrait l’étudier. Ceux-là qui m’accusent sont préparés. C’est une véritable cordée, ils forment une queue infini. »
Selon l’accusation, le résultat de la négociation entre la mafia et l’Etat italien fut Forza Italia, l’une de vos créations.
« Ce Ciancimino est un type bizarre. Tout le monde le sait à Palerme. C’est l’idiot de la famille Ciancimino. »
Il n’a pas vraiment l’air d’être un idiot.
« Pas idiot, mais disons que c’est un être particulièrement faible. Il a un frère à Milan, une personne très digne, qui de fait ne parle pas. Tous sont au courant par contre que ce Massimo est un fils un peu débauché: il aime les voitures, l’argent. Il est capable de tout. »
Le repenti Gaspare Spatuzza soutient lui aussi qu’un accord fut passé entre vous, Berlusconi et les frères Graviano (ndr: deux membres de Cosa nostra).
« C’est n’importe quoi. C’est faux, ce sont des calomnies. Toutes ces personnes n’ont devant-elles qu’un futur fait d’années à passer en prison, il faut les comprendre, elles veulent sauver leur peau. »
Paolo Borsellino parlait de vous et de Berlusconi dans la dernière interview qu’il fit avant d’être assassiné.
« Cette interview avait été manipulée. Quand nous avons pu la voir dans son intégralité (ndr: en décembre 2009, l’intégralité de l’interview réalisée par Fabrizio Calvi et Jean-Pierre Moscardo le 21 mai 1992 est sortie en dvd via Il fatto Quotidiano) on a pu comprendre comment les choses s’étaient réellement passées. Il est clair que Vittorio Mangano n’a rien à voir avec tout cela: quand il parlait de chevaux, il évoquait ces animaux et rien d’autre. »
Mais selon Paolo Borsellino quand Mangano parlait de « chevaux » il se référait à de l’héroïne.
« Le terme est effectivement utilisé dans le milieu, mais dans cette situation précise il parlait de vrais chevaux. J’en ai fourni les preuves: c’était un cheval, avec un pedigree, qui s’appelait Epoca. »
Mais Mangano parlait aussi d’ « un cheval et demi »…
« C’était un langage qu’il utilisait avec d’autres personnes, pas avec moi mais avec un certain Inzerillo. Dans ce cas-là, il est évident qu’il parlait alors de trafic de drogue. »
« Je n’ai jamais dit que Mangano était un héros dans l’absolu. Je dis qu’il est mon héros. » (Dell’Utri)
Mais vous pouvez comprendre qu’on trouve étrange que vous définissiez « héros » cet homme qui, y compris selon vous, était un trafiquant d’héroïne?
« Bien sûr, bien sûr, je comprends tout. Mais moi je n’ai jamais dit qu’il était un héros dans l’absolu. Je dis qu’il est mon héros. »
Et vous avez maintenu vos contacts avec Mangano après qu’il soit sorti de prison, après que ses méfaits eurent été connus.
« J’ai maintenu le contact, bien sûr, et je l’ai dit. Ma tranquillité naît du fait qu’il n’y a là rien dont je puisse avoir honte. »
Berlusconi est fâché contre vous?
« Non, pourquoi le serait-il? Il me connait bien. »
Pas même un peu gêné par les problèmes que vous lui causez?
« Par moi? Pourquoi moi? C’est lui qui a voulu Forza Italia. Moi j’ai seulement été l’exécutant d’un projet voulu par le président Berlusconi. Je ne peux m’attribuer des mérites qui ne me sont propres. »
Pas même une responsabilité étant donné votre rôle politique?
« Moi je suis un homme politique par légitime défense. Moi, de la politique je n’en ai rien à battre. Je me défends avec la politique, j’y suis contraint. Quand en 1994 fut fondé Forza Italia et arrivèrent les élections j’organisai nos candidatures, et je n’étais pas moi-même candidat car je n’étais pas intéressé par le rôle de député. »
Puis en 1995 on vous a arrêté pour fausses factures
« Je me suis porté candidat aux élections en 1996 pour me protéger. Et de fait, immédiatement après m’est parvenu le mandat d’arrêt. »
Que la Chambre des Députés a repoussé. Mais pensez-vous que c’est une bonne manière de faire de la politique?
« Non, absolument pas. C’est absurde, c’est laid. Espérons que tout cela change au plus vite! Mais il n’y avait rien d’autre à faire… »
Pourquoi ne vous défendez-vous pas en dehors du Parlement?
« Je me défends également en dehors du Parlement. »
Et pourquoi ne le faites-vous pas seulement en dehors du Parlement?
« Je ne suis pas un crétin! Dois-je me défendre oui ou non? Ces gens-là veulent m’arrêter! »
Si on m’arrête, alors je dois devenir moi aussi un candidat politique?
« Mais pourquoi devrait-on vous arrêter? Et puis personne ne vous prendrait comme candidate, donc ne vous préoccupez pas. Moi je pouvais me porter candidat alors je l’ai fait. »
Vous avez également créé les cercles du « bien gouverner » (circoli del Buon governo)…
« Imaginez-vous que nous n’ y avons même plus les téléphones. Bref, nous n’avons plus de ressources et ils ont été coupés. »
Vous n’avez plus de ressources?
« Non. C’est ainsi. Nous devons abandonner le siège de via del Tritone, à Rome, car nous ne pouvons plus payer le loyer. »
Et le Peuple de la Liberté ne vous soutient pas?
« Le PDL est contraire aux cercles: le parti est constitué d’individus ayant pris le pouvoir, et qui ont peur de tout ce qui pourrait être de qualité supérieure à eux-mêmes. »
Que ferez-vous si vous êtes condamné en appel?
« J’irais en cassation! »
Vous ne démissionnerez pas?
« Vous blaguez? »
Et si la cassation vous condamne?
« Ah, là, j’irais en prison. Alors je démissionnerai. »
« Marcello Dell’Utri: Io senatore, per non finire in galera »
Interview: Beatrice Borromeo
Il Fatto Quotidiano, 10.02.2010
Traduction: Olivier Manchion/Aec
- Lecture conseillée: Marcello Dell’Utri, éminence noire de Berlusconi






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