Selon le fils repenti de l’ex-maire mafieux de Palerme, Cosa nostra investit sur Milano 2, œuvre Edilnord (propriété de Fininvest, donc de Berlusconi) et Bernardo Provenzano, capo dei capi, bénéficiait d’une « immunité » garantie au plus haut niveau de l’État.

Vito Ciancimino (1924-2002) et son fils Massimo
Massimo Ciancimino, fils de Vito, l’ex-maire de Palerme convaincu d’être à la solde de Cosa nostra, continue à faire des déclarations fracassantes. Et très peu médiatisées, sinon approfondies. On en revient toujours au même chapitre, que son père incarnait d’ailleurs en tout point: la négociation. On parle ici d’accords passés entre l’État italien et la mafia (Cosa nostra), des conséquences -à moyen terme- du maxi-procès (l’application effective des sentences), puis des assassinats de Falcone et Borsellino. Mais aussi de la naissance du parti politique Forza Italia, rampe de lancement de l’actuel président du Conseil Silvio Berlusconi, qui aurait pu être le parti choisi (donc à appuyer) par Cosa nostra après la fin de la période « andreottienne » (Democrazia Cristiana).
Aujourd’hui, nouvel épisode du procès à Mario Mori et Mauro Obinu, ex du « ROS » (Groupe Opérationnel spécial, élite des carabiniers). Ils sont accusés d’avoir favorisé Cosa nostra pour ne pas avoir capturé Bernardo Provenzano (chef des chefs -capo dei capi- successeur de Totò Riina) le 31 octobre 1995. Un livre enquête à ce sujet est sorti en décembre 2009, intitulé « Il Patto » (« le pacte », sur Chiarelettere), retraçant les aventures de Luigi Ilardo: un infiltré, à l’intérieur de Cosa nostra, qui livra Provenzano. Mais « on » ne vint pas le chercher. Ilardo fut ensuite assassiné par la mafia en 1996, et Provenzano arrêté 10 ans après. Il était introuvable. À quelques centaines de mètres de Corleone. Entre-temps il se fit même soigner à Marseille. Mori e Obinu, les deux ex du ROS, ne se souviennent pas bien, ne s’expliquent pas comment on a pu louper cette arrestation. Nous non plus.
Les déclarations tenues ce matin par Massimo Ciancimino, aujourd’hui collaborateur de justice, continuent à jeter une lumière toujours plus inquiétante (malheureusement bien des fois peu surprenante) sur les rapports entretenus par l’État, représenté par son père, et le second de Riina, Provenzano, passé à la tête de Cosa nostra suite à l’arrestation du premier: « conséquence » des meurtres de Falcone et Borsellino.
Provenzano fut arrêté bien plus tard; un peu trop tard. On dépouillait alors les urnes, en 2006. Lorsque Prodi fut élu contre Berlusconi. L’épisode n’est pas sans rappeler les arrestations très récentes des « présumés numéros 2 et 3 de Cosa nostra » en plein No-B Day, à Rome, le 5 décembre: entre 500.000 et 1 million et demi de personnes dans la rue manifestent contre le président. Quelques minutes avant le début des grands discours tombe l’annonce des arrestations. Synchronisation parfaite, dans les temps cette fois. Les grands quotidiens, embarrassés par l’ampleur de la manifestation, remercient. Berlusconi exulte depuis son « tgv » italien »: il ignaugure alors une nouvelle portion du réseau ferré à grande vitesse. Son directeur de journal Vittorio Feltri compare les manifestants à des criminels mafieux, comme Gaspare Spatuzza qui est alors en train de faire trembler apparemment les palais (particulièrement Berlusconi) avec ses déclarations de repenti au procès d’appel de Marcello Dell’Utri, bras droit de Silvio, déjà condamné en première instance pour association mafieuse. Avec les arrestations, Silvio livrait là le premier chapitre d’un chef-d’œuvre mediaticopolitique qui se prolongera jusqu’au 13 décembre: Milan, l’agression du « Duomo ».
Mais qu’a dit cette fois « Ciancimino Jr »? Du gros calibre, dans l’indifférence générale. Indifférence feinte, mais assez efficace pour faire barrage et empêcher les dires du repenti d’arriver à bon port: a casa degli Italiani, chez les gens. Qui remercieraient presque.
« Ciancimino (fils) a rappelé au magistrat Nino Di Matteo quelle était la perplexité qu’il exprima alors à son père, au vue des visites effectuées par Bernardo Provenzano, chez eux, là-même où Ciancimino (père) était aux arrêts domiciliaires. « Mais (mon père Vito) me répondit que Provenzano aurait surtout pu être victime du fait de le fréquenter lui, et pas le contraire. Car Provenzano était protégé, bénéficiait de garanties ».
Toujour selon Ciancimino Jr, son père Vito enseignait la mathématique à Provenzano. Surprenant pour un chef des chefs surnommé « il raggionere » (le comptable), note-t-il au passage. Mah, Provenzano était aussi surnommé Binnu U Tratturi, « Bernard le tracteur », car là où il passait l’herbe ne repoussait plus…
Mais le plus important arrive:
« Provenzano bénéficiait de la garantie d’un accord, en partie grâce à mon père, qui fut établi entre mai et décembre 1992. Provenzano jouissait d’une immunité territoriale en Italie grâce à cet accord ».
Nous y voilà de nouveau: « entre mai et décembre 1992″. Tout semble là, comprendre les mécanismes (ensanglantés) de cette année 1992, précédant Tangentopoli (Mains propres) : 23 mai, l’assassinat de Falcone, le 1er juillet la rencontre qui n’a jamais existé entre Mancino le ministre de l’Intérieur et Borsellino, et le 19 juillet, mort de Borsellino.
« grâce à ses relations, mon père fit annuler l’ordre d’arrêt par la Cassation ».
Ciancimino ne s’arrête pas là: « En 1990, grâce aux amitiés que mon père entretenait au sein de la Cour de Cassation, il réussit à faire annuler (son) ordre d’arrestation ».
Par qui? Revoilà Corrado Carnevale de la Cassation, le « tueur de sentences », qui faisait libérer les mafieux condamnés. Il a d’ailleurs honoré de sa présence il y a quelques jours le quotidien « Il Giornale », de Feltri (employé de Berlusconi et killer de Boffo) pour démolir l’ex « pm » Antonio Di Pietro. Sujet: « je ne me souviens pas des détails de ce que je suis en train de dire, mais de lui avoir donné son diplôme par pitié, si ». Mais Carnevale ne déteste pas que Di Pietro. On sait qu’il haïssait avant tout Falcone: « certains morts je ne les respecte pas ». Carnevale « cassait » les sentences du maxi-procès et remettait donc les mafieux en liberté, avant que Falcone et Borsellino ne fassent remettre tout ce joli monde au frais. Carnevale fut d’ailleurs condamné puis tard -puis blanchit- pour association mafieuse.
Mais le fils Ciancimino continue, encore, et largue une « atomique »:
« En 1970, suite aux enquêtes de la commission Antimafia, mon père se sentait toujours plus attaqué, toujours plus vulnérable, et pour cela il décida de déplacer le centre d’intérêt économique de ses affaires, de sortir de Palerme. »
Où ça?
« Particulièrement sur Milano 2″ (et au Canada). Milano 2? Edilnord, une entreprise Fininvest. C’est à dire… Berlusconi. Parle-ton de l’époque des milliards arrivés de nul part?
« Du coup »… cet après-midi, le « Cav. » (Il Cavaliere) annonçait, en visite officielle, que son rêve serait qu’Israël fasse parti de l’Europe. Ah, tiens donc. Il y a des après-midis comme ça en Italie, particulièrement bruyants, qui parfois préannoncent eux-mêmes des soirées bruyantes. Au choix, le Cav. en monologue à « Porta a Porta » (le plus gros talk-show italien), ou une bagarre en direct (avec coups et injures) sur le Grande Fratello (Big Brother italien), sur Mediaset, propriété du patron du Conseil italien.
Bouffonades. Récemment on a aussi beaucoup fait dans la « menace de mort » ou dans la « brigade rouge ». Surtout le week-end. Des titres géants basés sur du néant. On attend donc fébrilement de découvrir la nouvelle collection de la haine berlusconienne (qui s’est baptisé « parti de l’amour » depuis la bouffonade du « dôme » de Milan, « l’aggression »…).
Le printemps 2010, celui des élections, nous livrera à coup -presque- sûr Matteo Messina Denaro, actuel numéro 1 (officiel) de Cosa nostra, fugitif, que Silvio ira si besoin nous débusquer à mains nues jusqu’au fond… des chiottes d’Arcore? En espérant qu’un nouvel attentat attribué à la mafia n’en soit pas, d’ici là, la raison invoquée.
Sous vos applaudissements.
vV
Sources: AntimafiaDueMila, La Repubblica, La Stampa
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