Toute la famille se joint à moi pour t’embrasser
Au tout début des années 90, Cosa Nostra aurait menacé Silvio Berlusconi et sa famille parce qu’elle voulait prendre le contrôle de l’une de ses chaînes de télévision: « l’avoir à disposition« . C’est ce que révèle ce matin le quotidien La Stampa. Ni le premier ni vraisemblablement le dernier, c’est un nouvel élément intéressant qui doit trouver sa place, encore incertaine, dans la chronologie politique italienne des années 80, ou à l’aube des années 90.
Le document a été retrouvé à Palerme en février 2005 dans les »affaires » de Vito Ciancimino ( »politique et criminel italien » aujourd’hui décédé), ex-maire de Palerme et membre de Cosa Nostra, lors d’une fouille chez son fils Massimo. On devrait pouvoir se »fier » de la famille Ciancimino: le père était ami personnel de Bernardo Provenzano et référent politique de Totò Riina, tous deux ayant été, leur heure venue, boss ‘’suprême » de Cosa Nostra.
Cette lettre est adressée à Silvio Berlusconi: Feuille format A4 qui aurait été déchirée en partie et écrite à la main, lisible et sans fautes. Elle n’est pas signée et on ignore aujourd’hui précisément quand elle a été écrite et reçue. On estime en l’état qu’elle date de 1991, mais certains éléments sont contradictoires, ou se réfèrent à des tentatives d’extorsion précédentes, certaines étant déjà connues.
Le procès verbal (Palerme, février 2005) de la saisie est clair sur le contenu: « Morceau de feuille A4 manuscrit, contenant demande à l’onorevole Berlusconi de mettre à disposition l’une de ses chaines de télévision » [1], accompagné de la menace de réalisation d’un évènement douloureux si cela n’est pas fait.
Selon les éléments à disposition la lettre aurait été écrite par des Corleonesi, puis passée à Provenzano, et finalement Vito Ciancimino qui l’aurait ‘’signalée » à Berlusconi.
Les dates sont importantes dans cette affaire. 1991? avant? après? La Stampa estime que cette lettre pourrait aussi être associable à ce qui ressortait de cette conversation (écoute téléphonique) entre Silvio Berlusconi (qui parle) et Renato Della Vale, entrepreneur et ami milanais, le 17 février 1988 :
« J’ai tellement de problèmes en cours, à gauche, à droite. Et il y en a un qui est gros. C’est pour cela que je dois faire partir mes enfants à l’étranger, parce que je suis victime d’extorsion… et avec les très mauvaises manières ». Berlusconi explique que ce n’est pas la première fois: »déjà il y a 10 ans… et maintenant ils sont revenus ». Il ajoute: »Tu sais, ils m’ont dit que si je ne fais pas telle chose avant telle date, ils m’enverront la tête de mon fils et exposeront son corps à Piazza del Duomo (Milan, ndlr) ». La Stampa, 3.07.2009
Déjà le 26 mai 1975, une bombe explosait dans la villa de Berlusconi (via Rovani, Milan). Puis, « après avoir reçu divers menaces, il décide de se transférer avec sa famille pour quelques mois en Suisse, puis en Espagne« . Le 28 novembre 1986, encore un attentat (moins »puissant ») à sa villa. Comme le révèle une autre écoute téléphonique (conversation Berlusconi-Dell’Utri), le Cavaliere croit qu’il est à attribuer à son ex-palefrenier et administrateur, l’homme d’honneur de Cosa Nostra Vittorio Mangano. « Je crois que comme certains enverraient une lettre ou passeraient un coup de fil, lui il pose une bombe » car »il ne sait pas écrire« . On a estimé, plus tard que l’auteur ou commanditaire en était Totò Riina. Finalités: pratiquer l’extorsion envers Berlusconi, et imposer un contact avec Bettino Craxi.
Mais revenons à cette nouvelle preuve matérielle de chantage mafieux envers Silvio Berlusconi, qui était alors ‘’seulement » patron de Fininvest: le report d’information de l’AGI (2.07.2009) explore une autre piste: si cette lettre est bien de 1991 (Massimo Ciancimino a confirmé être au courant de son existence, estimant qu’elle aurait été l’idée de Provenzano), elle pourrait aussi, hasarde l’AGI, faire partie du fameux »papello »: le contrat que la Mafia négociait avec l’État et qui couta vraisemblablement la vie aux juges antimafia Giovanni Falcone et Paolo Borsellino.

Silvio Berlusconi et Bettino Craxi (web DR)
‘‘Silvio Berlusconi était alors encore loin de la politique » dit La Stampa, mais il n’y a rien de plus faux. Ainsi, les décrets Berlusconi (1984-85) votés sous Craxi puis la Loi Mammi (1990) sous Andreotti, sont exemples des forts, sinon inextricables, liens du Cavaliere avec le monde politique italien, des années avant cet épisode. (ou pendant, selon les estimations). On l’aidait alors déjà à rendre licite l’illicite, rendre constitutionnel l’anticonstitutionnel: établir des règles accommodantes permettant à lui et à sa famille, en somme, de pouvoir créer et détenir autant de télévisions et de journaux qu’ils le souhaitaient, unifier la transmission des chaines locales privées pour couvrir le territoire national. Légalement exercer un monopole.
Ensuite, restent des théories souvent documentées au moins en partie, sinon vraisemblables: que le Cavaliere ait du descendre en politique en 1994 pour sauver sa peau des affaires en bénéficiant de la protection (puis l’immunité récente) de sa charge de Président du Conseil. Théorie la plus commune. Ou que Tangentopoli/Mains propres ait été un vaste déblaiement du »terrain » pour le lancer. Ou encore, et liée à cette dernière, la théorie du complot ou ingérence américaine dans les affaires d’Etat italiennes, qui ne serait pas étranger aux affres actuels du Cavaliere. Etc.
Divers articles basés sur des sentences, des procès en cours, des témoignages de repentis, ont suggéré maintes fois un lien entre Cosa Nostra, Fininvest, Forza Italia et Marcello Dell’Utri… C’est-à-dire l’univers du Cavaliere. L’Affaire de Vittorio Mangano, homme d’honneur de Cosa Nostra employé chez Berlusconi, en est un exemple. Le procès d’appel en cours à Palerme de Marcello Dell’Utri, bras droit du Cavaliere et créateur de Forza Italia en est un autre. La première sentence suggère que le parti ”Forza Italia” aurait été fondé pour fournir des liens politiques à la Mafia et que Dell’Utri aurait été l’intermédiaire entre Cosa Nostra et Silvio Berlusconi. Depuis 1974.
AeC
[1] «Parte di foglio A4 manoscritto, contenente richieste all’On. Berlusconi per mettere a disposizione una delle sue reti televisive»
[2] «C’ho tanti casini in giro, a destra, a sinistra. Ce n’ho uno abbastanza grosso, per cui devo mandar via i miei figli, che stan partendo adesso per l’estero, perchè mi han fatto estorsioni… in maniera brutta». Berlusconi spiega che si tratta di «una cosa che mi è capitata altre volte, dieci anni fa, e… sono ritornati fuori». Poi aggiunge: «Sai, siccome mi hanno detto che, se entro una certa data, non faccio una roba, mi consegnano la testa di mio figlio a me e espongono il corpo in piazza del Duomo…»
Lire aussi sur ce blog:
- La mort en face: Paolo Borsellino, 1er juillet 1992
- Quand la justice italienne est un dîner berlusconien: le retour du juge ”tue-sentences”
- ”Un pacte entre Berlusconi et la Mafia?” (Valérie Gas)
Sources:
- [it] La Stampa
- [it] AGI (Peppe Carridi)
- [it] Silvio Berlusconi (wikipedia)
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