Antimafia/Justice, FR, Politique|02/07/2009 14:30

La mort en face: Paolo Borsellino, 1er juillet 1992

Une rencontre au plus haut niveau « qui n’a jamais eu lieu »: le ministre de l’Intérieur Nicola Mancino convoque Paolo Borsellino au « Viminale ». Le juge antimafia en ressort furibond, hors de lui. Il meurt assassiné 18 jours plus tard.

Paolo Borsellino (Palerme: 19.01.1940 - 19.07.1992)

Le 1er juillet 1992, Nicola Mancino devient ministre de l’Intérieur. Le jour-même il appelle personnellement Paolo Borsellino. Il lui donne  rendez-vous à 19h00 au  »Viminale », palais de son ministère à Rome. Le juge antimafia est dans la capitale. Il interrompt l’interrogatoire du repenti Gaspare Mutolo et s’y rend.

Depuis plusieurs mois la colère de la Mafia s’est abattue sur le monde politique qui ne la couvre plus, ou pas assez. Elle a toléré le maxi-procès de Palerme en 1986-1987 (360 condamnations pour 474 inculpés dont 119 en fuite: au total  2665 années de prison) car certaine de voir libérés ses gens à court ou moyen terme -ce que fit consciencieusement le  travail de Cassation du juge  »tueur de sentences » Corrado Carnevale. Mais la reprise en main des dossiers par Borsellino et  Falcone à l’aube de l’année 1992 bouleverse Cosa Nostra: rien ne va plus. Les sentences sont appliquées et ses hommes sont retournés derrière les  barreaux.

La réaction de l’organisation est claire, violente et hautement symbolique. la première victime de  »choc » est l’homme de  liaison entre l’Etat et Cosa Nostra: Salvatore ‘Salvo’ Lima, député DC et ex-maire de Palerme (lui succéda le  »parrain politique » Vito Ciancimino). Lima le  »vice-roi » d’Andreotti dont il partage les  convictions à la leadership de la Democrazia Cristiana est abattu le 12 mars 1992 à Palerme par des  »killers » de Cosa Nostra.

Puis les héros du pool antimafia. Pour commencer, le juge Giovanni Falcone est assassiné le 23 mai 1992: 5 tonnes  d’explosif pour lui, sa femme, ses 3 gardes du corps. Un trou béant, vite comblé sur l’autoroute où l’enfer se déchaina, mais  jamais au Parquet italien: le massacre de Capaci.

Le 1er juillet, Nicola Mancino a été nommé à l’Intérieur. Vraisemblablement pour traiter avec Cosa Nostra. L’histoire semble indiquer que c’est la seule hypothèse valable au déplacement de Vincenzo Scotti (jusque là à l’Intérieur) aux Affaires Etrangères: un  »papello » -ou contrat en négociation, proposition de traité- a été  livré par Cosa Nostra au gouvernement, dictant les conditions de l’organisation mafieuse aux politiques.

Basta avec l’antimafia. Ce fut  vraisemblablement le sujet de l’entretien provoqué par Mancino avec Borsellino, vraisemblablement toujours associé à la  volonté de freiner le pool antimafia, le démanteler, ou le faire taire définitivement. Paolo Borsellino retourne ensuite à son  interrogatoire, visiblement hors de lui. Il note l’existence de cet entretien dans son agenda gris, où sont reportés les rendez-vous effectués. On dit que la sentence de Cosa Nostra sur la vie de Borsellino était alors déjà prononcée. On pense que l’issu du rendez-vous en accéléra l’application.

L'agenda gris de Paolo Borsellino reportant trace du rendez-vous avec Nicola Mancino: 1er juillet 1992, 19h-20h

L'agenda gris de Paolo Borsellino reportant trace du rendez-vous avec Nicola Mancino: 1er juillet 1992, 19h-20h

Paolo Borsellino sait qu’il va mourir. Il dit que quand cela arrivera, c’est la Mafia qui l’aura voulu sans en être l’exécutant. Il  a commencé à se détacher de ses enfants. Il croit pouvoir ainsi diminuer leur future douleur.

L’une de ses dernières interviews a lieu le 19 mai 1992, 4 jours avant le massacre de Capaci. Elle est réservée à des français, Jean-Pierre Moscardo et Fabrizio Calvi -pseudonyme de Jean-Claude Zagdoun-. Il y cite Silvio Berlusconi, Marcello  Dell’Utri et un certain Vittorio Mangano, homme d’honneur de Cosa Nostra qui a travaillé 2 ans chez Berlusconi dans sa villa  d’Arcore (Milan) comme  »palefrenier » et  »administrateur »: il y habite meme, de 1973 à 1976, dans cette casa Fininvest [1]. Vittorio Mangano est un homme d’honneur de Cosa Nostra [2]. Borsellino ne peut en dire plus car une enquête a été ouverte à ce sujet, et pas par lui, précise-t-il.

Le 19 juillet 1992, Paolo Borsellino est assassiné à Palerme, alors qu’il sonne à l’appartement de sa mère. C’est le massacre de  »Via  D’Amelio ». Le corps de Borsellino est taillé en 2 par la puissance dévastatrice de l’explosion. Également tués 4 hommes et une femme composant son escorte. Peu après   »on  marche partout sur des restes humains ». Au milieu du chaos de l’attentat à peine perpétré, un capitaine des carabiniers marche sur ces restes et prélève la mallette contenant le petit agenda rouge du juge, puis la remet en  place. L’agenda a disparu. Il détient les secrets des enquêtes du pool antimafia. Il n’a jamais réapparu.

Palerme, 19.07.1992: Giovanni Arcangioli, capitaine de carabiniers, prélève la mallette du juge Borsellino. On ne retrouvera jamais l'agenda rouge qui y était contenu.

Palerme, 19.07.1992: Giovanni Arcangioli, capitaine de carabiniers, prélève la mallette du juge Borsellino. On ne retrouvera jamais l'agenda rouge qui y était contenu.

Le  détonateur de l’explosion a vraisemblablement été actionné d’un lieu contrôlé -et très actif ce jour-là- par les services secrets italiens (SISDE): le château d’Utveggio offrait un point de vue panoramique parfait pour perpétrer un attentat dont la puissance de l’explosion aurait pulvérisé ses hommes de main et rendu incertain le  »résultat » s’ils n’avaient pu en bénéficier.

 »Tout est fini. E’ finito tutto. Ne me faites rien dire de plus » (Antonino Caponnetto, magistrat responsable du pool antimafia, à Palerme, via d’Amelio, 19 juillet 1992)

Interview de Nicola Mancino: ''Je ne connaissais pas Paolo Borsellino ''physiquement'', peut-etre était-il venu pour me serrer la main, je ne m'en souviens pas, je ne me souviens pas de ce rendez-vous qui n'apparait pas dans mon agenda'' dit-il en substance depuis plus de 20 ans.

Interview de Nicola Mancino: ''Je ne connaissais pas Paolo Borsellino ''physiquement'', peut-être était-il venu pour me serrer la main, je ne m'en souviens pas, je ne me souviens pas de ce rendez-vous qui n'apparait pas dans mon agenda'' dit-il en substance depuis près de 20 ans.

Nicola Mancino, ayant rejoint la Margherita (centre gauche) après la mort de la Democrazia Cristiana, fut nommé par la suite président du Sénat  (1996-2001) sous Prodi après la victoire de l’Ulivo. Il est aujourd’hui vice-président du CSM, Conseil Supérieur de la  Magistrature.

Le  »tueur de sentences » Corrado Carnevale a été réintégré à la Cassation en 2007 après avoir été condamné -puis blanchi- pour association mafieuse. Il serait en route, selon des indiscrétions, pour reprendre la présidence de la Cour Suprême de la  Cassation italienne dont  »on » aimerait amplifier le pouvoir à travers une refonte totale de la Justice.

Marcello Dell’Utri fut entre autres le créateur du parti politique berlusconien  »Forza  Italia » en 1994 [3], fer de lance de toutes les batailles politiques du Cavaliere depuis sa création. Beaucoup d’enquêtes (et encore un procès en cours à Palerme) font penser que Marcello Dell’Utri serait  l’homme de liaison entre la politique italienne et Cosa Nostra, au nord ou dans son ensemble [3]. Il est sénateur .

Silvio Berlusconi est aujourd’hui président du Conseil, pour la 4ème  fois depuis 1994.

Giulio Andreotti est sénateur à vie.

Nicola Mancino ne souvient pas d’avoir rencontré Paolo Borsellino le 1er juillet 1992.

AeC

[1] Fininvest EST l’empire Berlusconi. L’histoire du père du Cavaliere est aussi à citer ici: de  »simple salarié » jusqu’à en devenir le directeur général, Luigi Berlusconi a travaillé toute sa vie durant à la Banque Rasini de Milan: la banque  »blanchisseuse » au nord pour Cosa Nostra. Elle avait  parmi ses client Totò Riina, alors chef de Cosa Nostra, ainsi que son futur successeur Bernardo Provenzano. Et son fils Silvio dont on n’a  jamais su d’où provient l’argent lui ayant permis de se lancer et de créer Fininvest (holding financière active depuis 1961 et créée  »formellement » en 1978)

[2] Mangano, condamné plus tard à la prison à vie pour homicides (entre autres) a été défini  »un héros à sa manière » par Marcello Dell’Utri pour ne pas avoir collaboré avec la justice ( »contre » Berlusconi). Cette appréciation a été partagée par Silvio Berlusconi.

[3]  »En 2004, Dell’Utri fut condamné à 9 ans de prison pour concours externe en association mafieuse. Selon la sentence le parti  »Forza Italia » aurait été fondé pour fournir des liens politiques à la Mafia et Dell’Utri aurait été l’intermédiaire entre Cosa Nostra et Silvio Berlusconi depuis 1974. Le procès d’appel est encore en cours » (traduction Aec deSilvio Berlusconi » in Wikipedia Italia)  »

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